Gennevilliers, la France qu’on ne vous montre pas
- Marc Mauco

- 22 nov. 2025
- 4 min de lecture
Dans beaucoup de débats télévisés, le mot “banlieue” est prononcé comme un code. Il suffit d’ajouter quelques mots “insécurité”, “islam”, “quartiers sensibles” pour composer un décor anxiogène où les habitants deviennent des silhouettes anonymes.
Gennevilliers fait partie de ces villes qu’on invoque plus qu’on ne les connaît. On la cite comme exemple de “banlieue rouge”, de “territoire populaire”, parfois de “zone à problème” mais que voit-on réellement quand on y vit, quand on y marche, quand on y parle aux gens ?
La réponse est simple : on ne voit pas un décor de peur. On voit un morceau de France.

Une ville populaire, pas un symbole de fantasmes
Gennevilliers, c’est d’abord une histoire sociale : une ville ouvrière, marquée par le travail, les luttes syndicales, la présence historique du Parti communiste, les politiques de logement social, les services publics.
C’est aussi une ville profondément diverse avec des familles installées depuis des générations, des enfants et petits-enfants de l’immigration maghrébine et africaine, des nouveaux arrivants attirés par la proximité de Paris, des profils plus “bobo”, des précaires, des classes moyennes, des retraités.
Ce mélange n’est pas une anomalie, c'est ce que deviennent les grandes villes populaires françaises : des carrefours.
On y parle plusieurs langues, on y pratique plusieurs religions, on y partage les mêmes bus, les mêmes écoles, les mêmes trottoirs.
Réduire cette complexité à un slogan sur “l’insécurité” ou “l’islamisation”,c’est refuser de regarder le réel.
Ce qu’on voit quand on traverse Gennevilliers à hauteur d’homme
Quand on se contente des écrans, on ne voit que des plans serrés sur des incidents, des images de nuit, des titres alarmistes. Quand on se promène dans la ville, on voit autre chose.
On voit des parents qui pressent le pas le matin pour ne pas être en retard à l’école, des enfants avec leurs cartables, qui courent, qui rient, qui se disputent comme partout ailleurs. On voit des rues où l’on croise des foulards, des croix, des gens sans signes religieux visibles, dans un mélange qui ne fait pas la une, parce qu’il est simplement normal.
On voit des associations qui organisent des activités sportives, culturelles, de soutien scolaire.
On voit des travailleurs en bleu de chantier, des chauffeurs poids lourds, des livreurs, des éducateurs, des soignants qui partent ou reviennent de leur journée, souvent longue, souvent sous-payée.
On voit des églises, des mosquées, des salles associatives qui coexistent.
On voit des habitants qui se disputent parfois, se solidarisent souvent, s’entraident quand il le faut.
Tout cela est fragile, tout cela n’est pas idyllique, mais tout cela est réel.
Des problèmes bien réels, mais mal nommés
Dire que Gennevilliers a des problèmes serait mentir par omission, comme dans beaucoup de villes, il y a la précarité, les loyers difficiles à assumer, le chômage, les contrats instables, des services publics sous tension, des transports lourds et parfois saturés, des logements qui vieillissent, des familles qui cumulent les difficultés.
Mais ces problèmes-là ne sont pas religieux. Ils ne sont pas ethniques, ils sont sociaux, économiques, territoriaux.
Ce n’est pas la foi des habitants qui ferme un guichet de service public, c’est une décision budgétaire.
Ce n’est pas l’origine des familles qui fait grimper les prix de l’immobilier ailleurs, c’est la logique d’un marché.
Ce n’est pas le prénom d’un enfant qui explique le manque de moyens d’une école, c’est une politique éducative.
On peut, bien sûr, débattre des réponses à apporter à ces difficultés mais une chose est certaine : on ne les résoudra pas en désignant des coupables sur base de leurs noms, de leurs visages ou de leur pratique religieuse.
Pourquoi cette France-là reste invisible
La France qui se lève tôt, qui prend le RER, qui vit dans les quartiers populaires, intéresse peu les caméras quand elle vit normalement.
Elle devient visible quand il y a émeute, incendie, affrontement, on découvre alors Gennevilliers, comme d’autres villes, à travers quelques nuits de violence spectaculaire. Mais on oublie les mois, les années de vie ordinaire qui entourent ces moments de crise.
Ce déséquilibre nourrit un malentendu profond, ceux qui vivent loin de ces villes finissent par les confondre avec les images de leurs rares instants de chaos. Ceux qui y vivent se sentent jugés sur leurs pires jours, jamais reconnus dans leurs efforts du quotidien.
Entre les deux, se creuse une fracture de représentation :ce que les uns croient savoir, ce que les autres vivent vraiment.
Ce que Gennevilliers dit de la France
Gennevilliers n’est pas un “cas à part”. C’est un concentré de ce que devient la France populaire :
des origines multiples,
des trajectoires sociales compliquées,
une volonté réelle de s’en sortir,
des services publics qui tentent de tenir,
des habitants qui oscillent entre colère, fatigue, courage et dignité silencieuse.
Regarder Gennevilliers honnêtement, c’est accepter l’idée que la question centrale n’est pas “Qui habite là ?”
mais : “Quelles conditions de vie leur offre-t-on, et pourquoi tant de décisions nationales aggravent-elles la fracture au lieu de la réparer ?”
Ce glissement de question change tout.
Libres & Égaux : parler des quartiers sans en faire des boucs émissaires
Un mouvement comme Libres & Égaux France refuse de faire des villes populaires des objets de peur ou des réserves de voix électorales.
L’enjeu n’est pas de dire : “Les habitants des quartiers ont toujours raison” ou “sont toujours victimes”.
L’enjeu est de dire : "on ne construira pas de projet national solide en partant du principe que certains morceaux du pays sont suspects par nature".
Parler de Gennevilliers, ce n’est pas agiter un épouvantail, c’est poser une question politique majeure : "que fait-on pour que les enfants qui y grandissent aient les mêmes droits réels que ceux qui grandissent à quelques stations de métro de là, dans des quartiers plus favorisés " ?
Regarder en face, sans fard, sans fantasmes
Gennevilliers n’a pas besoin d’être idéalisée, elle a besoin d’être regardée telle qu’elle est : une ville populaire, diverse, qui concentre des difficultés réelles et des ressources humaines considérables.
La France qui se joue là, ce n’est pas celle des slogans, c’est celle du travail, de la fatigue, des solidarités discrètes, des croyances différentes qui cohabitent, des services publics qui tiennent comme ils peuvent.
La prochaine fois que le nom d’une ville comme Gennevilliers sera utilisé pour faire peur, une question simple s’impose :qui a intérêt à ce que vous ne voyiez jamais la réalité complète, la réalité nuancée, humaine, complexe, de cette France qu’on ne vous montre pas?
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Marc MAUCO


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