Quand un sondage devient une arme politique : ce que cache le "69 % des Français contre les visas pour les Algériens"
- Marc Mauco

- 7 déc. 2025
- 7 min de lecture
Le chiffre tourne déjà partout :« 69 % des Français estiment qu’il faut arrêter d’accorder des visas aux Algériens tant que Christophe Gleizes reste emprisonné. »
À première vue, l’émotion est légitime, un journaliste français, Christophe Gleizes, condamné à 7 ans de prison en Algérie pour « apologie du terrorisme », peine confirmée en appel début décembre 2025, l’État français, les syndicats de journalistes, la FFF et de nombreux médias dénoncent une décision lourde, injuste, politiquement motivée.

Personne ne conteste la gravité de ce qui arrive à ce journaliste mais ce que fait le trio CNEWS – Europe 1 – JDD avec ce sondage, c’est autre chose, c’est transformer une affaire individuelle grave en outil de pression symbolique sur toute une population, les Algériens et, par ricochet, sur la communauté algérienne en France.
Cet article a un double objectif :
expliquer en profondeur comment ce sondage est construit et ce qu’il révèle de la ligne éditoriale du groupe Bolloré ;
appeler la communauté algérienne en France à ne plus subir en silence, à parler, à témoigner, à se faire entendre.
Que dit vraiment ce sondage CNEWS / CSA ?
CNEWS publie le 6 décembre 2025 un sondage CSA, co-commandé avec Europe 1 et le JDD, présentant le résultat suivant : 69 % des personnes interrogées répondent oui à la question :
« Faut-il arrêter d’accorder des visas aux Algériens qui veulent venir en France tant que l’Algérie ne libère pas Christophe Gleizes, journaliste sportif français condamné à 7 ans d’emprisonnement en Algérie ? »
Quelques éléments importants :
L’enquête est réalisée en ligne, les 4 et 5 décembre, sur un échantillon de 1 010 personnes, « représentatives » selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession, région, type d’agglomération).
CNEWS détaille les résultats par sexe, âge, catégorie socio-professionnelle, et surtout par proximité politique :
79 % des sympathisants RN / Reconquête,
74 % de la droite classique,
74 % de la majorité présidentielle,
58 % de la gauche, avec les écologistes plus divisés (49 % pour / 51 % contre).
Sur le plan technique, le sondage respecte les standards classiques, le problème n’est pas la méthode statistique. Le problème, c’est la question posée, le moment, le contexte et la façon dont le résultat est mis en scène.
Une question émotionnelle, conçue pour pousser au « oui »
Relisons la question :
« Faut-il arrêter d’accorder des visas aux Algériens qui veulent venir en France tant que l’Algérie ne libère pas Christophe Gleizes, journaliste sportif français condamné à 7 ans d’emprisonnement en Algérie ? »
Elle est construite pour obtenir une majorité de réponses positives, pour plusieurs raisons :
On mobilise la solidarité nationale. On précise « journaliste sportif français », condamné à 7 ans. Cela renvoie immédiatement à l’idée d’injustice, d’atteinte à la liberté de la presse, de Français victime d’un régime autoritaire.
On propose une réponse simple, binaire et punitive. Soit vous êtes pour une sanction forte (arrêter les visas),soit vous avez l’air d’être “mou” face à l’Algérie.Aucune place pour d’autres options
Sanctions diplomatiques ciblées,
Travail consulaire,
Coopération judiciaire,
Pression multilatérale.
On fait payer le prix à un collectif, pas aux responsables. La proposition ne touche pas les décideurs algériens mais “les Algériens qui veulent venir en France” :
Etudiants,
Familles,
Entrepreneurs,
Touristes,
Binationaux,
Personnes sans aucun lien avec la décision judiciaire concernant Gleizes.
On passe de un journaliste injustement condamné à :« punissons tous les Algériens qui voudraient obtenir un visa ».
C’est exactement la logique de la punition collective, très proche des réflexes identitaires : on ne distingue plus entre régime, institutions et population.
Un maillon d’une série : l’obsession “ Algériens ” dans les sondages CNEWS / CSA
Ce sondage ne sort pas de nulle part, depuis des mois, le groupe Bolloré aligne une série d’enquêtes ciblées sur l’Algérie et les Algériens :
72 % des Français seraient favorables à geler les avoirs des “dignitaires algériens” résidant en France.
74 % seraient pour la suppression des accords de 1968 facilitant circulation, séjour et emploi des Algériens en France.
66 % voudraient l'arrêt immédiat de toute immigration algérienne.
À chaque fois, le même schéma :
CNEWS / JDD / Europe 1 commandent un sondage CSA précisément cadré sur l’Algérie.
Le résultat est présenté en une :« 72 % des Français veulent… »,« 74 % des Français estiment que… »,« 66 % des Français souhaitent… ».
Ces chiffres sont ensuite commentés en plateau, insérés dans des débats déjà orientés sur l’immigration, l’insécurité, l’islam, la rupture avec l’Algérie.
On n’est plus dans un simple “baromètre d’opinion”,on est dans une stratégie de construction d’un climat :
L’Algérie comme problème,
les Algériens comme “trop nombreux”,
la relation franco-algérienne comme menace ou fardeau,
la solution toujours du côté du durcissement, de la rupture, de la sanction.
La galaxie Bolloré : quand les sondages accompagnent un projet politique
CNEWS, Europe 1 et le JDD appartiennent à la sphère Bolloré, déjà largement documentée pour sa ligne éditoriale très proche des idées de la droite dure et de l’extrême droite :plateaux saturés de chroniqueurs identitaires, thèmes répétés (immigration, islam, insécurité), invités récurrents issus de cette mouvance, traitement polémique systématique.
Des enquêtes de journalistes, d’ONG comme Reporters sans frontières, ou d’analystes des médias soulignent :
une concentration inquiétante de médias entre les mains d’un petit nombre de groupes (dont Vivendi / Bolloré),
un manque de pluralisme réel dans certains médias d’info en continu,
une orientation idéologique assumée qui s’éloigne de la neutralité et du débat équilibré.
Dans ce contexte, les sondages CSA pour CNEWS ne sont pas seulement de l’information.Ce sont des outils de légitimation :
On produit une question orientée.
On publie un chiffre majoritaire.
On peut ensuite dire en plateau : « Ce n’est pas nous, ce sont les Français qui le pensent. »
C’est une manière de fabriquer le consentement à une ligne politique dure envers l’Algérie et, par extension, envers les populations d’origine algérienne.
Pourquoi la communauté algérienne en France est directement visée
Soyons clairs :
Oui, le cas de Christophe Gleizes est grave.
Oui, la liberté de la presse doit être défendue.
Oui, la justice algérienne doit être questionnée sur cette condamnation.
Mais non, cela ne justifie pas :
d’installer dans l’opinion l’idée que “les Algériens” doivent être collectivement punis,
de multiplier les sondages qui mettent systématiquement l’Algérie et les Algériens dans le rôle de problème à “corriger”,
de normaliser, semaine après semaine, un discours de rupture totale avec la présence algérienne en France.
Pour la communauté algérienne en France et plus largement pour tous les Français d’origine algérienne, binationaux, conjoints, enfants de couples mixtes le message est clair :
“Vous êtes une variable de pression diplomatique. Vous êtes perçus comme une masse à contrôler, à réduire, à sanctionner.”
Même si vous êtes français, nés ici, intégrés, diplômés, entrepreneurs, travailleurs, parents d’élèves :l’imaginaire construit, sondage après sondage, vous renvoie toujours au même point :l’Algérie comme “problème”, les Algériens comme “trop”.
Pourquoi il faut réagir : parler, témoigner, se faire entendre
La pire réponse serait le silence.
Parce que le silence, dans ce type de contexte, est interprété comme une forme de consentement ou de faiblesse.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse un sondage isolé :
C’est la normalisation d’un discours politique qui présente les Algériens comme une catégorie à part, toujours suspecte, toujours négociable.
C’est une tentative de déplacer la colère légitime contre un régime ou une décision de justice vers une population globale, ici et là-bas.
C’est une façon de préparer l’opinion à accepter des mesures de rupture : suppression d’accords, arrêt d’immigration ciblée, restrictions de visas massives, durcissement administratif.
Face à ça, la communauté algérienne en France a plusieurs leviers :
Prendre la parole
Sur les réseaux sociaux,
Dans les médias qui acceptent le débat,
Via des tribunes, des témoignages, des interventions publiques.
Il faut expliquer ce que ces discours provoquent dans la vie quotidienne :discriminations, suspicion, tensions au travail, à l’école, dans les administrations.
S’organiser
Associations, collectifs, mouvements citoyens comme Libres & Égaux France,
Synergies avec d’autres communautés issues de l’immigration,
Dialogue avec des avocats, chercheurs, journalistes indépendants.
Il s’agit de devenir un interlocuteur visible et structuré, pas seulement une masse silencieuse.
Réinvestir le débat public
En participant aux débats,
En interpellant les responsables politiques,
En demandant des comptes sur l’usage des sondages et sur la concentration médiatique.
Ce n’est pas une question “algérienne”, c’est une question démocratique, un pays où l’on fabrique l’opinion contre une partie de sa population est un pays qui s’abîme.
Défendre un journaliste, oui. Punir un peuple, non.
On peut tenir deux choses en même temps :
Exiger la libération de Christophe Gleizes, critiquer fermement la décision de la justice algérienne, défendre la liberté de la presse ;
Refuser absolument qu’un groupe médiatique transforme ce drame en outil pour stigmatiser une population entière, fabriquer des majorités hostiles et nourrir un projet politique identitaire.
La vraie question à poser aux Français devrait être :
« Pensez-vous qu’il est juste de punir tous les Algériens qui demandent un visa étudiants, familles, touristes à cause d’une décision judiciaire prise par un régime que ces gens ne contrôlent pas ? »
Formulée comme ça, la réponse serait probablement très différente.
Un appel clair à la diaspora algérienne : ne laissez plus les autres parler à votre place
Aujourd’hui, une partie du débat français sur l’Algérie et sur les Algériens est confisquée :
par des plateaux sur CNEWS où les mêmes voix reviennent en boucle ;
par des sondages qui réduisent des millions de trajectoires à un chiffre ;
par des récits qui ne montrent jamais les visages, les histoires, les contributions réelles des Algériens et des Franco-Algériens à la France.
Il est temps que celles et ceux qui vivent ces réalités :
entrepreneurs, salariés, étudiants, mères et pères de famille, retraités,
binationaux, résidents, naturalisés,
jeunes de quartiers, cadres, professions libérales prennent leur place dans la conversation nationale.
Pas pour s’excuser, pas pour se justifier mais pour rappeler une chose simple :
Vous faites partie de la France, vous contribuez à son économie, à sa culture, à son avenir et vous avez le droit et le devoir de refuser que l’on parle de vous comme d’un problème à éliminer.
Libres dans nos Choix
Egaux dans nos Droits
Marc MAUCO



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