Combien gagnent vraiment les familles des quartiers populaires ?
- Marc Mauco

- 25 nov. 2025
- 5 min de lecture
Dans le débat public, les “quartiers populaires” sont souvent décrits à travers deux clichés : les “assistés” d’un côté, les “voyous” de l’autre.Pris ensemble, ces deux images produisent une idée simple : ces quartiers coûteraient cher à la France et ne lui rapporteraient pas grand-chose.
Mais si l’on met de côté les slogans pour regarder la réalité économique, une autre image apparaît :celle de familles qui travaillent dur, souvent pour des salaires bas, dans des métiers pénibles, et qui, malgré tout, peinent à vivre dignement.
La question n’est donc pas seulement : “Qui habite les quartiers populaires ? ”La question est aussi : “Combien gagnent-ils réellement, et que peut-on faire avec ce niveau de revenu ?”

Des revenus souvent proches du minimum
Dans beaucoup de quartiers populaires, les revenus se situent majoritairement :
autour du SMIC,
parfois en dessous lorsqu’il s’agit de temps partiels imposés,
ou de contrats précaires : intérim, CDD courts, missions, extras.
Concrètement, cela signifie que sur un mois :
une grande partie du salaire part dans le loyer ou le remboursement de crédit,
une autre part dans les charges incompressibles : électricité, gaz, assurances, transports,
le reste est absorbé par la nourriture, les produits de base, les besoins des enfants.
Une fois tout cela payé, il reste très peu :
peu pour les loisirs,
peu pour les imprévus,
peu pour épargner,
pratiquement rien pour investir dans un projet ou dans l’avenir.
On ne parle pas ici de “mauvaise gestion” individuelle, mais d’une structure économique où même en travaillant, on reste au bord de la précarité.
Les métiers de l’ombre, les salaires de l’ombre
Les habitants des quartiers populaires sont surreprésentés dans certains secteurs :
nettoyage et propreté,
BTP et manutention,
logistique, entrepôts, livraison,
restauration, hôtellerie, sécurité,
une partie des métiers du soin et de l’aide à domicile.
Ce sont des métiers essentiels au fonctionnement du pays :
sans eux, les bureaux ne seraient pas propres le matin,
les colis n’arriveraient pas à temps,
les chantiers n’avanceraient pas,
les personnes âgées ne seraient pas aidées,
les restaurants ne tourneraient pas.
Pourtant, ces métiers sont :
physiquement éprouvants,
souvent mal payés,
rarement valorisés socialement,
fréquemment marqués par des horaires décalés (tôt le matin, tard le soir, week-ends).
Il y a une réalité difficile à accepter : ceux qui assurent une partie des tâches les plus utiles et les plus ingrates du pays, sont souvent ceux qui peinent le plus à s’en sortir financièrement.
Le poids du logement et du territoire
Un autre facteur pèse lourd sur le niveau de vie : le logement.
Dans certains quartiers populaires, les loyers absorbent une part très importante des revenus. Même lorsqu’ils sont “moins chers” que dans les centres-villes, ils restent élevés par rapport à ce que gagnent réellement les familles.
Ajoutons à cela :
le coût des transports pour aller travailler loin,
le coût de la cantine, des fournitures scolaires, des activités extrascolaires,
le surcoût de certains achats lorsqu’il y a moins de concurrence commerciale.
Le territoire devient alors un multiplicateur de contraintes : on gagne peu, on habite dans des logements chers au regard des revenus, et on doit souvent se déplacer loin pour travailler.
Ce n’est pas l’origine des habitants qui crée cette équation.C e sont des politiques du logement, de transport, d’aménagement du territoire, cumulées sur des années.
Le grand malentendu : “assistés” ou travailleurs pauvres ?
Une confusion majeure entretient les préjugés :on confond “pauvreté” et “passivité”.
Oui, certaines familles dépendent de prestations sociales pour compléter leurs revenus. Mais ce que l’on voit moins, c’est que ces aides viennent souvent s’ajouter à des salaires déjà trop bas pour assurer une vie digne.
La figure de “l’assisté qui profite du système” est largement surexposée. La réalité des travailleurs pauvres est largement sous-exposée.
On parle beaucoup de la personne que l’on croise à la CAF, beaucoup moins de celle qui enchaîne ménage tôt le matin, service le midi, et garde d’enfant le soir, pour finir malgré tout le mois au ras du sol.
Cette invisibilisation des travailleurs pauvres des quartiers populaires permet de nourrir un discours : “ils coûtent”, alors qu’en vérité, ils donnent beaucoup et reçoivent peu.
Pourquoi certains préfèrent parler d’origine plutôt que de salaire
Lorsque l’on met le revenu réel au centre du débat,une question politique se pose :comment accepter qu’autant de gens puissent travailler autant pour gagner si peu ?
Y répondre oblige à parler de :
politique salariale,
partage de la valeur,
protection sociale,
déséquilibres entre capital et travail,
responsabilités des entreprises et de l’État.
C’est un débat complexe, exigeant, qui touche à des intérêts puissants.
Il est souvent plus simple, politiquement, de déplacer la focale vers l’origine ou la religion des habitants des quartiers populaires.
Au lieu de dire : “Ces gens travaillent dur pour des salaires indécents”, on laisse entendre : “Ces gens profitent du système, ils coûtent trop cher.”
Ce renversement des rôles producteur de richesse accusé de parasitisme est l’un des grands mensonges de ces dernières années.
Le regard d’un habitant de ville populaire
Quand on vit dans une ville comme Gennevilliers, on ne voit pas des colonnes de “profiteurs”.
On voit :
des parents qui calculent chaque ticket de caisse,
des jeunes qui cumulent études et petits boulots,
des mères qui se lèvent avant tout le monde pour aller nettoyer les bureaux des autres,
des pères qui rentrent tard, épuisés des chantiers ou des tournées de livraison.
On voit aussi la honte silencieuse de ceux qui travaillent, mais qui n’arrivent pas à offrir à leurs enfants ce qu’ils considèrent comme une vie “normale”.
Dans ce contexte, les discours qui parlent d’“assistés” sonnent comme une insulte supplémentaire, venues de ceux qui ne voient jamais ce quotidien de l’intérieur.
Libres & Égaux : remettre la question du revenu au centre
Libres & Égaux France part d’un principe simple :
on ne peut pas prétendre parler des quartiers, de l’immigration, de la laïcité,si l’on refuse de parler des revenus réels des gens qui y vivent ;
on ne peut pas continuer à opposer des Français entre euxsans regarder qui gagne quoi, qui paye quoi, qui supporte quoi.
La dignité, ce n’est pas un concept abstrait. C’est aussi la possibilité de vivre de son travail, de ne pas passer sa vie à compter chaque euro, de ne pas être humilié par des discours qui vous accusent de “coûter trop cher” alors que vous êtes en première ligne dans les métiers les plus difficiles.
La fracture, entre ceux qui vivent et ceux qui survivent
Combien gagnent vraiment les familles des quartiers populaires ? Souvent, trop peu. Trop peu pour vivre sereinement, trop peu pour être à l’abri du moindre imprévu, trop peu pour que leurs enfants commencent la vie avec les mêmes chances que les autres.
La vraie fracture est là :
entre ceux pour qui le salaire permet de construire un projet,
et ceux pour qui le salaire ne sert qu’à éviter, mois après mois, de tomber tout en bas.
Tant que cette fracture sera recouverte par des discours sur “l’identité” et “les origines”, la colère restera forte, la méfiance aussi, et ceux qui en profitent pourront continuer à opposer des Français qui, en réalité, partagent la même angoisse : celle de ne plus pouvoir vivre correctement de leur travail.
C’est cette vérité-là que Libres & Égaux veut remettre au cœur du débat.



Commentaires