Comment on fabrique une “invasion” avec des sondages tronqués
- Marc Mauco

- 25 nov. 2025
- 5 min de lecture
Les images frappent plus fort que les mots.

Un sondage qui s’envole, une barre qui explose, un graphique rouge vif qui grimpe vers le ciel : il n’en faut pas plus pour créer un sentiment d’urgence, de menace, d’“invasion”.
Depuis des années, certains discours politiques et médiatiques utilisent des graphiques sur l’immigration, l’islam, les quartiers populaires pour nourrir une peur diffuse : celle d’un pays qui serait en train de disparaître sous le poids de “l’Autre”.
Mais ce que l’on montre n’est pas toujours ce qui est. Entre les chiffres bruts et l’image qui s’affiche à l’écran, il y a des choix : choix de l’échelle, de la période, des catégories, du format. Ces choix peuvent éclairer ou manipuler.
Regardons comment on peut fabriquer une “invasion” avec quelques astuces graphiques.
1. Le zoom qui transforme une petite hausse en “explosion”
Première technique : jouer sur l’échelle.
Imaginons une courbe qui passe de 6 % à 8 % en 20 ans. La réalité brute, c’est une augmentation modérée d’une minorité qui reste une minorité.
Mais sur un graphique, tout dépend du zoom :
si l’axe vertical commence à 0 % et monte jusqu’à 100 %, la courbe bouge peu, on voit une légère hausse ;
si l’axe vertical commence à 5 % et s’arrête à 9 %, la même courbe semble soudain grimper de façon spectaculaire, presque verticale.
Pour un œil non averti, le message visuel est très différent :
dans le premier cas, on voit une évolution ;
dans le second, on ressent une “explosion”.
Pourtant, les chiffres n’ont pas changé. Seule la manière de cadrer l’information a changé.
Ce type de zoom agressif, utilisé sans explications, permet de provoquer une réaction émotionnelle forte à partir d’une évolution, en réalité, contenue.
2. Les pourcentages sans les volumes : l’art du “+50 %” trompeur
Deuxième technique : annoncer des pourcentages impressionnants, sans rappeler ce qu’ils représentent.
Dire que “le nombre de X a augmenté de 50 % en dix ans”,sans préciser que l’on est passé de 2 personnes sur 100 à 3 personnes sur 100,c’est techniquement vrai mais profondément trompeur.
Sur le plan émotionnel, “+50 %” évoque une montée incontrôlable. Sur le plan factuel, passer de 2 à 3 sur 100 reste une situation de minorité nette.
Combien de fois entend-on des phrases comme :
“La proportion de telle population a explosé !”
“Le nombre de tel groupe a bondi de X % !”
sans jamais rappeler :
la base de départ,
le volume total,
la part réelle dans l’ensemble de la population.
Sans ces rappels, un pourcentage devient un instrument de dramatisation. Il crée l’illusion qu’une catégorie serait en train de “prendre toute la place”, alors qu’elle reste numériquement limitée.
3. Mélanger toutes les catégories pour gonfler les chiffres des sondages
Par exemple, mettre dans la même catégorie :
les immigrés (nés à l’étranger, arrivés en France),
les enfants d’immigrés nés en France,
les personnes naturalisées,
les étrangers de passage,
parfois même les petits-enfants d’immigrés.
On obtient alors un grand ensemble flou, présenté comme “les étrangers”, “les immigrés”, “les autres”, alors que :
certains sont français de nationalité,
d’autres sont nés en France,
d’autres encore sont ici depuis plusieurs générations.
En parlants d’eux comme d’un bloc homogène, on leur retire leur diversité de situations, de parcours, de statuts. On ne voit plus des citoyens différents, on voit une “masse” qui grossit.
Ce glissement n’est jamais neutre : il permet de faire croire que “l’Autre” progresse sans fin, sans distinguer entre un étranger nouvellement arrivé et un citoyen français dont les grands-parents sont venus travailler ici il y a 50 ans.
4. Choisir la période qui arrange le récit
Quatrième technique : sélectionner la période d’observation qui renforce une thèse.
En choisissant :
un point de départ particulièrement bas,
ou une période courte où il y a eu un pic conjoncturel,
on peut créer l’illusion d’une dynamique alarmante.
À l’inverse, si l’on élargit la période, si l’on observe les tendances longues, on voit souvent que :
les courbes sont moins spectaculaires,
certains mouvements se stabilisent,
des hausses sont suivies de baisses,
les phénomènes se régulent dans le temps.
Ne montrer qu’un segment favorable à la dramatisation, c’est comme filmer une vague sans montrer la marée : on finit par croire que l’océan entier est en train de déferler sur nous.
5. Transformer un fait social en menace identitaire
Une fois les graphiques calibrés pour impressionner, le récit peut se dérouler :
“Regardez cette courbe qui explose !”
“Si ça continue, nous serons bientôt minoritaires !”
“On ne sera plus chez nous !”
Les conséquences de ce récit sont lourdes :
on découpe la population en “eux” et “nous”,
on diffuse l’idée d’un compte à rebours identitaire,
on légitime des politiques de rejet,
on nourrit la méfiance, voire la haine.
Le plus grave, c’est que ce récit détourne l’attention :
au lieu de parler de salaires, on parle de prénoms ;
au lieu de parler de loyers, on parle de foulards ;
au lieu de parler de services publics, on parle de statistiques ethniques fantasmées.
La peur identitaire devient une façon d’éviter la question sociale.
Le regard d’un citoyen français, musulman, en ville populaire
Quand on vit dans une ville populaire comme Gennevilliers, les graphiques prennent un autre sens.
On ne voit pas des courbes qui montent ou qui descendent. On voit :
des voisins,
des collègues,
des enfants qui partagent la même cour de récréation,
des parents qui se lèvent tôt pour aller travailler,
des personnes âgées qui comptent leurs euros.
On voit des visages, des histoires, des efforts. On voit aussi les difficultés : logement, emploi, transports, école.
Mais jamais, au quotidien, on ne ressent physiquement une “invasion”. On ressent des inégalités, des abandons, des manques, et un discours national qui ne parle presque jamais de ces réalités-là.
C’est ce décalage entre les peurs affichées et la vie réelle qui alimente le besoin de reprendre la parole, calmement, chiffres à l’appui.
Libres & Égaux : redonner leur place aux faits
Libres & Égaux France part d’une idée simple : un pays ne peut pas se gouverner durablement sur des fantasmes.
Pour sortir de la manipulation par la peur, il faut :
remettre les chiffres dans leur contexte,
expliquer comment on peut les tordre,
distinguer ce qui relève d’une évolution normale d’une société, de ce qui relèverait réellement d’une rupture majeure,
accepter que la diversité n’est pas en soi une menace, mais que l’injustice sociale, elle, l’est.
Refuser les graphiques tronqués et les courbes alarmistes, ce n’est pas refuser de voir la réalité des transformations de la société. C’est refuser d’en faire une arme de division permanente.
Apprendre à regarder au-delà du cadrage
La prochaine fois qu’un graphique viendra “prouver” que “tout va se faire remplacer”,que “nous serons minoritaires chez nous”,posez-vous quelques questions simples :
Où commence l’axe vertical ?
Quelle période est montrée ?
Parle-t-on en pourcentage ou en volume ?
Qu’est-ce qu’on a mis dans la catégorie dont on parle ?
Que ne me montre-t-on pas ?
La peur ne naît pas toujours des faits. Souvent, elle naît de la manière dont on vous les présente.
Sortir de cette peur fabriquée, c’est reprendre le contrôle sur ce que l’on regarde, et sur la manière dont on le regarde.
C’est une condition indispensable pour reconstruire un débat public digne de ce nom, et pour bâtir une France vraiment libres et égaux, où l’on ne se laisse plus gouverner par des courbes dessinées pour nous diviser.
Libres dans nos Choix
Egaux dans nos Droits
Marc MAUCO



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