top of page

Laïcité au travail : quand le principe devient soupçon

Retour sur la polémique autour des nouvelles consignes internes à la RATP

Depuis plusieurs mois, une note interne diffusée au sein de la RATP suscite une vive inquiétude chez de nombreux salariés, en particulier parmi les agents issus de la sous-traitance. En cause : un rappel managérial des principes de laïcité et de neutralité, intégré au plan interne intitulé « Travailler ensemble », et signé par le président sortant Jean Castex.

Présentée officiellement comme un simple rappel du cadre républicain, cette note soulève pourtant une question de fond : à partir de quand l’application de la laïcité bascule-t-elle dans une logique de suspicion ciblée ?


Laïcité au travail  quand le principe devient soupçon

Ce que dit la note, concrètement

La note invite les cadres et responsables hiérarchiques à :

  • veiller au respect strict des principes de laïcité et de neutralité ;

  • signaler toute situation perçue comme une entrave à ces principes ;

  • et, fait notable, elle mentionne explicitement les prières musulmanes quotidiennes, leur fréquence et leurs horaires, avec un lien vers le site de la Grande Mosquée de Paris.

Sur le terrain, plusieurs témoignages font état de pratiques nouvelles : contrôles dans les vestiaires, retrait d’objets personnels (bouteilles d’eau, cartons), surveillance accrue des espaces de pause. Ces mesures concernent en majorité des agents de nettoyage, souvent employés par des sociétés sous-traitantes.


Ce que dit le droit : laïcité ne signifie pas invisibilisation

Sur le plan juridique, la laïcité dans une entreprise publique repose sur un principe clair, la neutralité du service public, non la négation des convictions individuelles.

Concrètement :

  • un agent ne peut pas manifester ses convictions religieuses dans l’exercice de ses fonctions si cela perturbe le service ou constitue du prosélytisme ;

  • mais la croyance en elle-même, ni sa pratique discrète hors du temps et de l’espace de service, ne sont interdites par principe.

La difficulté apparaît lorsque le rappel du droit se transforme en surveillance préventive, sans faits avérés ni trouble réel au fonctionnement du service.


Une application asymétrique qui interroge

L’un des points les plus sensibles de cette affaire réside dans la perception d’un ciblage Si la note évoque théoriquement toutes les religions, seules les pratiques musulmanes sont décrites avec précision, nommées et contextualisées.

Cette asymétrie alimente un sentiment d’injustice chez les salariés concernés, renforcé par des exemples récents où des expressions religieuses non musulmanes ont été tolérées dans l’espace public ou institutionnel sans susciter de rappel équivalent.

La laïcité, pour rester un principe fédérateur, doit être lisible, équitable et proportionnée. À défaut, elle perd sa fonction protectrice.


Le facteur aggravant : la sous-traitance

La majorité des agents impactés ne sont pas directement salariés de la RATP, mais de sociétés sous-traitantes. Cette réalité change tout.

Ces travailleurs :

  • disposent de moins de protection syndicale ;

  • sont plus exposés à des sanctions informelles ;

  • et hésitent davantage à contester des décisions perçues comme arbitraires.

Dans ce contexte, une consigne floue peut produire des effets très concrets auto-censure, peur, mise à l’écart, sans qu’aucune infraction réelle ne soit constatée.


Une laïcité instrumentalisée ?

Le risque majeur mis en lumière par cette situation n’est pas juridique, mais managérial et politique.

Quand la laïcité devient :

  • un outil de contrôle des comportements ;

  • un levier disciplinaire implicite ;

  • ou un moyen de détourner l’attention des difficultés structurelles (conditions de travail, précarité, sous-traitance),

elle cesse d’être un principe d’émancipation pour devenir un facteur de division.


Ce que cette polémique révèle, au fond

Cette affaire dépasse largement la RATP, elle révèle :

  • une tension croissante autour de la place du fait religieux dans l’espace professionnel ;

  • une confusion persistante entre neutralité du service et neutralisation des individus ;

  • et un climat social où certains salariés ont le sentiment d’être sous surveillance permanente en raison de leur identité supposée.


Réaffirmer la laïcité comme principe d’équilibre

La laïcité n’est ni une arme idéologique, ni un instrument de tri des bons et des mauvais citoyens.

Elle est un principe d’équilibre, qui protège à la fois :

  • la liberté de conscience,

  • l’égalité entre les individus,

  • et le bon fonctionnement du service public.

Pour qu’elle reste fidèle à sa vocation républicaine, son application doit être claire, proportionnée et égale pour tous.

À défaut, elle risque de produire l’effet inverse de celui recherché, fracturer le collectif de travail et nourrir la défiance.

C’est ce débat, serein et exigeant, que cette affaire impose d’ouvrir.

 
 
 

Commentaires


bottom of page