Qui s’occupe de vos parents et de vos enfants quand vous n’êtes pas là ?
- Marc Mauco

- 16 janv.
- 5 min de lecture
Lorsqu’on parle d’immigration, de quartiers populaires, de “problèmes d’intégration”, on oublie systématiquement une réalité extrêmement concrète, qui prend soin, chaque jour, des personnes les plus fragiles de ce pays ?
de vos parents âgés, malades, dépendants,
de vos enfants à l’école, en crèche, en centre de loisirs,
de vos proches hospitalisés, seuls dans une chambre la nuit.
La réponse dérange certains récits, parce qu’elle casse le cliché de “l’étranger menaçant”, très souvent, ce sont des femmes et des hommes issus des diasporas, des quartiers populaires, des classes populaires au sens large, qui se tiennent au chevet de vos proches.

Une colonne vertébrale invisible : les métiers du soin et de l’accompagnement
Le fonctionnement quotidien du pays repose sur une galaxie de métiers du care et du service à la personne :
aides-soignantes,
agents de service hospitalier,
infirmières et infirmiers,
auxiliaires de vie à domicile,
assistants de vie scolaire,
personnels de crèche,
animateurs périscolaires,
agents de cantine,
agents d’entretien dans les établissements scolaires, hospitaliers, médico-sociaux.
Ce sont eux qui :
lavent, habillent, déplacent les personnes âgées,
changent les draps souillés,
accompagnent aux toilettes,
distribuent les repas,
nettoient les chambres et les salles de classe,
surveillent les enfants pendant la pause méridienne,
encadrent les activités après l’école.
Des tâches discrètes, répétitives, souvent physiquement pénibles,mais absolument indispensables.
Qui occupe massivement ces postes ?
On le constate partout sur le terrain :une part très importante de ces postes est occupée par:
des femmes issues de l’immigration maghrébine, africaine, asiatique,
des femmes des quartiers populaires,
des hommes et des femmes dont les parents ont été ouvriers, agents d’entretien, manœuvres,
des personnes qui ont rarement eu accès à des études longues ou à des réseaux influents.
Ce n’est pas une coïncidence.Ces métiers :
sont peu valorisés socialement,
sont mal payés,
comportent des horaires décalés ou coupés,
exigent pourtant une grande résistance physique et émotionnelle.
Dans un marché du travail inégal, les publics les plus discriminés ou les moins privilégiés se retrouvent concentrés dans ces secteurs.
Le paradoxe : stigmatiser ceux qui prennent soin
Le discours public fabrique un paradoxe violent :
d’un côté, on parle sans cesse de “charge” pour le système social en reprenant l’idée que “certaines populations profiteraient des aides” ;
de l’autre, on s’appuie sur ces mêmes populations pour faire tourner les hôpitaux, les EHPAD, les services à domicile, les cantines, les crèches.
Ce paradoxe est particulièrement visible :
dans les services hospitaliers où les équipes sont mixtes mais où l’on compte de nombreuses soignantes et agents venus des quartiers populaires ;
dans les établissements médico-sociaux, où les auxiliaires de vie et les agents de service sont souvent des femmes racisées ;
dans les écoles et les cantines, où les personnels d’animation et de service viennent massivement des mêmes territoires que les élèves.
On demande donc à ces travailleurs :
de prendre soin des parents et des enfants de la nation,
tout en acceptant d’être désignés comme un “problème” dans le débat national.
Des métiers précaires, des responsabilités immenses
Les conditions de travail dans ces secteurs sont loin d’être idéales :
salaires proches du SMIC,
horaires coupés (matin, soir, week-end),
contrats parfois partiels,
fatigue physique intense (port de charges, station debout prolongée),
charge mentale forte (accompagnement de la fin de vie, détresse psychologique, handicap).
Malgré cela :
les équipes tiennent,
les roulements s’organisent,
les soins sont assurés,
les enfants sont encadrés,
les personnes âgées ne sont pas abandonnées.
Chaque fois que vous laissez un enfant à la crèche,un proche à l’hôpital ou en établissement,vous faites confiance à ces professionnels.
Il est difficile, honnêtement, de considérer ces personnes comme un “danger” pour le pays, tout en leur confiant ce que vous avez de plus précieux.
La dimension migratoire : une réalité qui dérange certains discours
Lorsque l’on regarde la composition sociale de ces métiers, on voit bien que les vagues d’immigration successives ont nourri ces secteurs :
les anciennes générations ont travaillé dans les usines, le bâtiment, les grands travaux ;
leurs enfants et petits-enfants ont massivement intégré les métiers de service et de soin.
Ce mouvement n’est pas propre à la France, dans beaucoup de pays, les populations immigrées ou issues de l’immigrationoccupent une part importante des métiers du care.
Cela ne signifie pas que les autres ne contribuent pas.
Cela signifie que la société réelle ne ressemble pas au récit simpliste où il y aurait d’un côté “les contributeurs” et de l’autre “les profiteurs”.
Dans la réalité :
ceux qui sont parfois stigmatisés comme une “charge” sont en première ligne dans les métiers qui demandent le plus de patience, de douceur, de contact humain,
ils prennent soin de personnes qui, parfois, adhèrent à des discours politiques qui les désignent comme un problème.
Le regard depuis Gennevilliers
Dans une ville comme Gennevilliers, cette réalité est visible au quotidien :
des soignantes qui partent très tôt, reviennent tard, épuisées mais engagées ;
des agents de cantine qui assurent des centaines de repas pour les enfants ;
des accompagnants d’élèves en difficulté, peu payés, mais présents ;
des auxiliaires de vie qui enchaînent les domiciles pour permettre à des personnes âgées de rester chez elles.
Dans les transports, dans les rues, on croise ces travailleurs souvent silencieux, qui ne passent jamais à la télé, mais dont le pays dépend directement.
Libres & Égaux : rendre visibles les mains qui soutiennent
L’ambition de Libres & Égaux France est de remettre au centre du récit national ceux dont la contribution est systématiquement occultée :
montrer que les diasporas et les quartiers populaires ne sont pas seulement une “question de sécurité” ou “d’identité” mais une question de soin, de solidarité, de service ;
rappeler que l’hôpital public, les EHPAD, les écoles, les crèches, tiennent aussi parce que ces populations sont là ;
exiger que le débat cesse de les traiter en menace globale alors que la société leur confie ses parents, ses enfants, ses malades.
Parler de dignité, ce n’est pas un slogan, c’est reconnaître la dignité de celles et ceux qui, jour et nuit, prennent soin des autres, souvent dans des conditions difficiles.
Changer de question, encore une fois
Au lieu de demander en boucle : “Que font ces gens pour s’intégrer ?” on pourrait poser une autre question, plus honnête :
Qui s’occupe de nos parents, de nos enfants, de nos malades, lorsque nous ne sommes pas là ?
Tant que cette question ne sera pas au centre du débat, on continuera à parler des populations issues de l’immigrationcomme d’un “sujet de société” abstrait et non comme de ce qu’elles sont aussi :des mains, des voix, des présences qui tiennent la France debout dans ses moments de vulnérabilité.
Reconnaître cela, c’est déjà commencer à sortir de la peur fabriquée et à reconstruire un “nous” plus juste, vraiment libres et égaux.



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